Génèse du monde de SÎN

- Alors ne m’interrompez pas et écoutez ce long récit, cette histoire de l’Arbre qui n’est autre que celle de la création du monde telle que Sîn nous l’a léguée dans ses précieuses Luniales. Elle lèvera le voile sur les zones d’ombres et éclairera d’un jour nouveau votre vie.

Felden débuta le récit le regard perdu dans la lune, comme si elle lui contait tout bas l’histoire qu’il restituait d’une manière si vivante, que les enfants ne s’aperçurent même pas que ses prunelles devinrent de la même couleur argent que l’astre. Sa voix vibrante résonnait aux oreilles captives de son auditoire :

« Il n’y a pas de commencement. Il  régnait sur l’éternité. Puis, Il décida de créer les Annunakis au nombre de sept. Ce fut Sa première création. - D’autres soutiennent que Sa première création fut le roseau à qui Il demanda d’écrire cette histoire. Les érudits sont assez partagés sur ce point. - Il y avait Ea, Eanna, Jabal, Enlil, Sîn, Nûr et Ramak. Et Il apprit à chacun une partie du langage universel, celui qui crée, fonde et touche toutes choses ou créatures. Et ils conversèrent ensemble pendant un temps qui peut paraître long, mais qui ne l’est pas au regard de l’éternité. Leur conversation était harmonieuse et sublime. Il est dit que jamais une telle harmonie céleste n’avait été atteinte et qu’il faudrait attendre la fin du monde pour entendre de nouveau, Nafsil, la Grande Déclamation.

Puis, Il décida de laisser converser entre eux les Annunakis. L’harmonie régna un temps. Sîn et Ramak rivalisaient de virtuosité dans la maîtrise du langage universel. Ils essayèrent toutes sortes de combinaisons et leur imagination n’avait pas de frein. Tantôt des associations douces et légères, tantôt des associations plus rapides et brutales qui s’accordaient avec l’atmosphère du moment. Ils étaient les plus doués des Annunakis et Ses préférés. Les autres Annunakis rivalisaient volontiers avec ces deux compères et ils leur arrivaient souvent de leur tenir tête. Les Sept conversèrent ainsi un long moment entre eux et ils furent heureux. Mais Ramak devint de plus en plus difficile à contenir. Il voulut s’émanciper des autres et inventer son propre langage. Il martela la conversation céleste d’un langage qu’il crût nouveau, mais il ne l’était pas. La brutalité de ses variations intempestives heurta ses compagnons. Ea, la plus sensible, pleura abondamment devant le déferlement frénétique et incontrôlé de Ramak. Seul Sîn réussit à le contenir et apaisa la conversation céleste en composant Havana, la grande complainte, celle qui rassérène et adoucit les astres et les âmes.
   
A ce moment précis, Il décida d’intervenir et gronda sévèrement Ramak pour son impertinence et sa vanité, car ce dernier avait sincèrement cru qu’il eût pu créer son propre langage. Il lui rappela qu’Il était Le Créateur et Le Maître de toute chose. Ramak, honteux, demanda le pardon auprès de Il qui le lui accorda. Mais, Il, lisait aisément dans son cœur, comme Il lit dans le cœur de toute créature, et Il savait que Ramak n’était pas satisfait. Il demanda alors à chacun des Annunakis de composer un monologue céleste sans aucune restriction et de le lui soumettre. Ces derniers furent surpris par cette demande, puis enchantés car ils pouvaient laisser libre cours à leur envie et à leur imagination. Du moins le pensaient-ils. Ils travaillèrent à leur création pendant un temps qui peut paraître long mais qui ne l’est pas au regard de l’éternité.

Lorsque chacun eut terminé son œuvre, ils se présentèrent devant leur créateur. Il demanda alors à Ea, ineffable beauté et sublime douceur, de réciter son monologue. Ea débuta par une conversation douce et légère, avec de-ci, de-là, des rythmes évanescents qui se perdaient dans les méandres de l’éternité. Les autres Annunakis ne se lassèrent pas d’écouter l’Eaor et n’osèrent pas l’interrompre tant l’harmonie de cette conversation semblait fragile et éphémère. Puis, Il demanda à Jabal de se joindre à Ea et de l’accompagner en déclamant son propre monologue, le Jabalor. Jabal débuta sa composition au moment où celle d’Ea semblait atteindre les profondeurs célestes. Il s’avéra alors que les deux conversations s’emboîtaient merveilleusement. Ea et Jabal conversèrent de manière si naturelle que nul n’aurait pu dire qu’il s’agissait là de deux compositions indépendantes. Puis vinrent le tour d’Eanna, d’Enlil et de Nûr de conjuguer leur œuvre et d’apporter leurs résonances, l’Eannaor, l’Enlilor et le Nûror. La conversation fut alors comme démultipliée et une kyrielle de sons proches répondait à d’autres qui se faisaient de plus en plus lointains. Eanna affectait particulièrement les intonations rythmées et répétitives, ce qui donna à la conversation une cadence dynamique. Nûr aimait lui emboîter le pas en accordant ses rimes mouvementées et constructives, que seules les inflexions feutrées d’Enlil tempéraient. Puis, Il demanda à Ramak de livrer sa composition, le Ramakor. Ramak s’immisça dans la conversation d’une manière à peine perceptible et audible. Cette modestie étonna, puis rassura les autres Annunakis, qui pensèrent que le fougueux Ramak avait entendu raison. Cette impression ne dura que le temps d’une mesure. L’introduction paisible fit place de nouveau à un déferlement, mais cette fois, non plus effréné, mais maîtrisé. Ramak donna au monologue commun une vigueur et des résonances qui emportèrent ce dernier à des sommets jamais atteints, à des profondeurs jamais explorées. Son tempérament de feu le poussait à oser là où les autres ne voulaient pas se risquer. Il aimait particulièrement le côté fulminant du langage universel. Ce bouillonnement céleste était sain car Il aime la diversité et les intrépides.

Il demanda alors à Sîn de compléter l’œuvre commune par le Sînor. Sîn apporta à la conversation générale l’harmonie et l’équilibre, la tempérance et la fulgurance aux endroits les plus opportuns. Sa conversation répondait à toutes les autres indépendamment et collectivement. Il devint l’Annunakior, le grand orchestrateur de la conversation céleste. Les sept furent contents de leur œuvre et ils conversèrent dans cette complète symbiose pendant un temps qui peut paraître long, mais qui ne l’est pas au regard de l’éternité. Et la paix entre les Annunakis revint…

Mais Ramak s’emporta de nouveau. Il supportait de moins en moins d’être réfréné par Sîn. A chaque fois qu’il souhaitait accélérer son monologue, Sîn tempérait son ardeur par des rimes apaisantes. Ramak créa alors, en secret, un autre monologue, qu’il inséra dans la conversation commune. Les érudits et les sages nommèrent cette nouvelle création Saïkar, le monologue fulminant. Car sitôt déclamé, un grondement sourd suivi d’une formidable explosion se fit entendre. Puis, vint une clarté aveuglante qui disparut aussi subrepticement qu’elle était apparue. Un temps déconcertés, les Annunakis poursuivirent la conversation pressentant qu’elle était la cause de grands changements dont ils ignoraient la nature. C’était le moment précis quand l’indécis se dessine.
   
Puis Il stoppa la conversation et réprimanda de nouveau Ramak. Mais, Il lui pardonna d’avoir pris ombrage du pouvoir de Sîn. Il réunit ensuite les Sept et leur expliqua pourquoi Il leur avait demandé de composer un monologue. Car, jusqu’à présent, les Annunakis n’avaient pas conscience de leur création. Les Sept demandèrent pourquoi la conversation avait explosée. Il leva alors le rideau céleste et les Sept furent complètement subjugués par le spectacle aussi inattendu que stupéfiant qui s’offrait à leurs nouveaux sens. Un univers, fait de formes rondes, scintillantes, immobiles ou en mouvement, de nuages difformes et multicolores, chamarrait une immensité noire et opaque. Par-ci, par-là, des astres explosaient projetant des milliers de petites boules de feu qui, pendant un fugace instant, éclairaient les endroits les plus reculés de cet univers.

    Il s’adressa alors aux Annunakis :

« Voici Awwal, le Premier des Sept Mondes. Ceci est Ma création. Ce monde est vôtre et vous pouvez le parcourir autant que vous le souhaitez. Il est infini. Par Ma volonté, par les monologues que vous avez composés et par la conversation générale, voici l’œuvre que vous avez créée : Darna ».

Et Il leur montra un astre bleuté, parsemé de nuées blanchâtres, de formes verdâtres et brunâtres. Les sept s’approchèrent et observèrent longuement Darna. Des éclairs suivis de grondements traversaient cette petite boule. Une envie folle de parcourir leur création les gagna peu à peu. Ils devinrent impatients et osèrent Lui demander s’ils pouvaient se rendre en Darna.

Il s’adressa alors de nouveau au Sept :
   
« Je vous ai laissés participer à la création de Darna afin que vous entrevoyiez un tant soit peu la puissance de la conversation céleste. Vous souhaitez maintenant vous y rendre. Sachez que ce monde n’est fait pas pour vous. Je ne l’ai pas créé à votre attention mais à celle de créatures dont le destin sera lié au langage universel. Préparez donc Darna à leur venue, à l’arrivée de mes sujets, les Hommes ».

Les Annunakis se rendirent donc sur Darna. Il fut convenu qu’ils n’en partiraient qu’à l’arrivée de ses habitants, les hommes.

Plongée dans la pénombre, Darna offrait des paysages complètement chaotiques. Les étendues d’eau, les cours d’eau, les montagnes et les plaines se succédaient pêle-mêle sans aucune logique ou souci d’harmonie. Tout était immobile, comme figé et dans l’attente d’un éveil. Pour les aider à préparer Darna, Il attribua à chaque Annunaki un Roubaia, maître des éléments : Saros à Ea, Kalurops à Eanna, Apsu à Enlil, Yaribôl et Aglibôl à Nûr et Sîn, enfin Zergal à Ramak. Avant de débuter leur long travail, les Sept et leurs Roubaia convinrent qu’il leur fallait, en premier lieu, aménager un endroit où ils pourraient se reposer en toute quiétude. Ils firent alors émerger de l’océan central une grande île entourée de dizaines de petits îlots. A ce moment précis, Darna se mit en branle. L’océan s’agita, traversé par l’onde première, elle-même créée par le vent initial. Les Sinéens nommèrent cette île surgie des eaux : Dilmun, les Terres Immortelles. Chacun prit part à l’agencement de ce lieu avec un grand plaisir car le langage universel leur permettait de concevoir à l’infini. Les Roubaia leur apprirent la mesure des quatre éléments primordiaux  : l’air, l’eau, le feu et la terre. Chacun s’affaira donc avec un soin infini à façonner ce lieu. Ea le recouvrit d’un manteau verdoyant fait d’herbes, de mousse et de plantes diverses dont elle imagina les formes et les couleurs. Eanna égaya ce tapis verdâtre en créant des fleurs multicolores et des arbustes odorants. Toute sa délicatesse se retrouvait dans la légèreté des formes et des parfums. Jabal agença les reliefs. Plaines, montagnes et vallées se succédaient dans une cascade de couleur, offrant un décor grandiose que Ramak trouvât tout de même un peu morne. Ce dernier fit alors surgir des anfractuosités des montagnes des torrents, qui dévalaient dans une course folle les parois abruptes, et jetaient leurs eaux écumeuses dans les rivières et les fleuves, qui s’écoulaient plus paisiblement dans les plaines. Enlil recueillait les eaux apaisées et les conduisait dans une douce nonchalance à la rencontre de l’océan. Enlil aimait particulièrement l’océan. Il fit en sorte que les vagues ne viennent point se briser d’une manière brutale sur les côtes. Il aménagea, autant que possible, de longues plages où elles venaient mourir paisiblement, puis renaître dans le reflux incessant. A certains endroits, il permit à l’océan curieux de pénétrer à l’intérieur des terres. Il aménagea une baie, parsemée de petits îlots, qu’Eanna vint fleurir à sa demande.

Les Sept et les Roubaia apprécièrent cet endroit où ils se retrouvaient souvent et qu’ils ne cessèrent d’embellir. Ils en firent le cœur de Dilmun. Ils restèrent ainsi un long moment à profiter de leur île. Puis, ils s’en lassèrent. La pénombre perpétuelle dans laquelle était plongée Darna rendait cet endroit de plus en plus monotone et fade. Aussi, Nûr décida de créer avec l’aide de son Roubaia Yaribôl, une boule de feu qu’il plaça au-dessus de Dilmun. Une pâle lumière, vacillante, vint donc éclairer l’île. Mais Darna restait dans une semi-obscurité. Nûr demanda alors le concours des Annunakis et de leurs Roubaia afin de faire grossir cette boule jusqu’à ce que l’ensemble de Darna fût éclairé. Chacun mit de l’ardeur à l’ouvrage et la boule grossit, grossit. Elle grossit à tel point, qu’elle brûla certains endroits de Dilmun et de Darna, et assécha des mers et des fleuves. Mais aussi grosse fût-elle, cette boule lumineuse ne suffit pas à chasser l’obscurité générale. Nûr s’adressa alors à Il et Lui demanda conseil. Il prit alors la boule de feu, la plaça loin de Darna et la fit grandir jusqu’à ce que cette dernière fût inondée d’une lumière et d’une chaleur bienfaitrice à la terre et aux plantes.

Ainsi s’interrompit la nuit originelle et Dilmun apparut dans toute sa splendeur. Le chatoiement des couleurs des fleurs décupla sous l’effet de cette lumière pure qui habilla également l’océan et le ciel d’une robe bleue dont les nuances variaient au contact de la terre. Les plaines et les montagnes étaient animées d’une gaieté nouvelle que le bruissement des eaux des torrents clamait nerveusement. Les îlots étaient entourés de halos blanchâtres, irradiant l’ensemble de l’île. Dilmun semblait irréelle dans l’immensité des eaux. Tous s’imprégnèrent de cette lumière bénéfique pendant un long moment. Puis, ils décidèrent de se remettre au travail, de mettre de l’ordre dans Darna. Chacun avait ses préférences. Enlil agençait les mers et les océans, les lacs, les fleuves et les rivières. Toutes les étendues d’eau qui s’étaient créées de manière anarchique furent recouvertes par une plaine, une colline ou absorbées par une étendue plus importante. Enlil se concerta avec Nûr pour le découpage des côtes et les pénétrations des eaux à l’intérieur des terres que ce dernier remodelait. Nûr aimait les grands espaces et veilla à ce que Darna fût bien pourvue en grandes plaines. Par-ci, par-là, il s’amusa à créer des collines et des vallons. Par moment, il demandait à Enlil de faire surgir un fleuve ou un lac. Nûr aurait transformé Darna entière en une vaste plaine si Jabal ne l’en avait empêché en plaçant des barrières montagneuses plus ou moins hautes. Il arriva fréquemment que Jabal encercla complètement Nûr. Mais ce dernier se dépêtrait toujours des pièges de son compère par des artifices inattendus. Tantôt en passant sous la roche, tantôt en écartant les montagnes, créant de longs et étroits défilés. Ea avait peine à suivre ses joyeux compagnons. Elle se démenait à leur suite pour habiller Darna du tapis verdoyant. Eanna fermait ce cortège en parsemant, ici et là, fleurs et arbustes parfumés. Fidèle à son tempérament, Ramak se distingua. Il choisit de mettre en ordre les entrailles de Darna avec l’aide de son Roubaia, Zergal, qui se montrait particulièrement actif. Ils créèrent nombre de cavités dont certaines avaient une ouverture extérieure. D’autres retenaient captives des eaux qu’ils libérèrent parfois. Dans de fougueux élans créatifs, Ramak fit émerger des montagnes de feu au sommet desquelles jaillissaient, dans un bruit assourdissant, des roches en fusion. Jabal s’empressait alors de coiffer ces montagnes d’un chapeau pierreux. Ainsi Darna offrait un visage de plus en plus harmonieux. Durant toute cette intense activité, Sîn ne participa pas à l’effort commun. Même s’il lui arriva souvent d’aider ses compagnons. En réalité, il travaillait secrètement à la création d’une œuvre qu’il voulait unique et grandiose. Les Annunakis interrogèrent souvent Aglibôl, son Roubaia. Mais fidèle à Sîn, il ne trahit jamais le secret du grand orchestrateur. Quand Sîn eut terminé son œuvre, il réunit tous les Annunakis à Dilmun, dans le plus gros des îlots de la grande baie. C’est là qu’il dévoila sa grande création : le Ningizida. Les Annunakis et leurs Roubaia furent alors surpris de découvrir une minuscule jeune pousse d’arbre. Le premier arbre de Darna. Ils restèrent sceptiques devant cette frêle tige et retournèrent à leurs travaux qu’ils jugèrent plus importants. Ils ne comprirent d’ailleurs pas pourquoi Sîn et Aglibôl perdaient leur temps à créer une telle futilité. Ces derniers s’attendaient à une telle réaction de la part de leurs compagnons et ne s’en offusquèrent nullement. Ils savaient que le Ningizida allait bientôt donner sa pleine mesure.

    C’est ainsi que les Sept et leurs Roubaia poursuivirent la préparation de Darna. Après un long moment, ils ressentirent une légère fatigue. Ils se reposèrent, certains à Dilmun, d’autres dans des endroits qu’ils aimaient particulièrement. Mais la lumière perpétuelle devint de plus en plus gênante et ils eurent la nostalgie de l’obscurité première. Ils créèrent alors un voile nuageux pour masquer l’astre brûlant. Toutefois, ils ne furent pas satisfaits du rideau grisâtre qui avait recouvert l’ensemble de ce monde. Aglibôl émit alors l’idée de faire se succéder deux périodes, l’une avec la lumière de l’astre, l’autre sans, durant laquelle ils se reposeraient. Après maintes tentatives, ils ne parvinrent pas à organiser cette alternance. Jabal tenta même de masquer l’astre en bâtissant une énorme montagne. De nouveau, Nûr s’adressa à Il pour lui demander conseil. Il fit alors en sorte qu’il y ait un jour et une nuit. L’astre brûlant se levait à l’orient, chassait doucement la nuit sombre et poursuivait paisiblement sa course dans le ciel, avant de sombrer au ponant dans un embrasement rouge vif. Depuis, les nuits et les jours se succédèrent et les sept ne furent plus fatigués. Sîn trouvait que la nuit était le moment le plus propice pour parcourir ce monde et profiter des endroits merveilleux que les Annunakis façonnaient la journée. Elle était pour lui une source d’inspiration permanente, surtout quand il se trouvait en compagnie d’Ea, qu’il retrouvait souvent au bord d’un lac au pied de la grande montagne de Jabal. Là, ils conversaient des nuits entières dans l’insouciance la plus complète et seule l’aube imminente venait mettre un terme à cette entente. Ea et Sîn voulaient donner à la nuit la douceur et l’harmonie de leur conversation. Une nuit, ils conversèrent si intensément qu’ils furent emportés au-delà de Darna dans un tourbillon céleste et entrevirent un degré du langage universel dont ils avaient peine à se remémorer. De la brume de leur souvenance, ils n’eurent qu’une seule conviction, celle d’avoir participé à une création. Soudain, l’obscurité ne fut plus. Une opalescence ronde apparut dans le ciel et chassa l’obscurité de la nuit. Ea et Sîn surent alors qu’Il avait exaucé leur vœu de rendre la nuit douce et apaisante. Darna apparut alors sous une nuit nouvelle.

D’ailleurs, sa préparation se poursuivit avec un entrain nouveau. La majeure partie de ce monde était presque prête à recevoir les hommes que les Sept et leurs Roubaia étaient impatients de découvrir. C’est alors que Sîn réunit de nouveau ses compagnons à Dilmun. Qu’elle ne fût leur surprise de découvrir que la frêle jeune pousse était devenue un magnifique arbre dont il est dit que jamais arbre pareil ne poussa dans ce monde. Sa prestance et sa beauté dépassaient toutes les merveilles que les Annunakis avaient pu créer jusqu’alors. Sa hauteur prodigieuse et son impressionnante envergure masquaient près de la moitié de l’îlot. Son feuillage d’aiguilles gris argenté baignait dans un halo irradiant l’ensemble de la grande baie. Il émanait de l’arbre une puissance et une majesté qu’il semblait puiser dans Darna elle-même grâce à de grosses et profondes racines. Tel était le père de tous les arbres, celui que les Sinéens nommèrent Ningizida, et les hommes Arbre de la Poésie. Les Annunakis et les Roubaia félicitèrent Sîn et Aglibôl pour leur œuvre. Apsu le Roubaia d’Enlil créa même un vent léger qui vint caresser les aiguilles et les rameaux. Un doux bruissement traversa l’Arbre dévoilant une beauté inattendue. Sous certaines branches étaient suspendues des pommes de pin d’or. Il y en avait sept. Les sept Jawahirs ou joyaux de l’Arbre. Les compagnons de Sîn furent intrigués par ces pommes de pin et interrogèrent ce dernier. Sîn expliqua alors qu’il avait mis dans l’Arbre toute la créativité dont il était capable grâce au langage universel. L’arbre était un présent qu’il souhaitait faire aux hommes pour remercier Il de les avoir laissés participer à la création de Darna. Le Ningizida et ses sept pommes d’or seraient le garant de l’harmonie de ce monde. Sept pommes d’or pour les sept Annunakis. Dans un éveil commun, chacun comprit alors l’œuvre immense réalisée par Sîn. Chacune de leur création, de la plus petite brindille à la plus imposante montagne, était liée à l’Arbre. Sîn avait ordonné l’équilibre de ce mon monde que ses compagnons agençaient. Il apparut alors à tous que Sîn était le plus doué d’entre eux, celui dont la maîtrise du langage universel était sans égale. Les Annunakis le nommèrent Grand orchestrateur de Darna et tous se réjouirent. Tous sauf Ramak. Cependant, Ramak ne manifesta pas son grand mécontentement et préféra attendre un moment plus opportun avant de contester ce titre. L’idée qu’un autre que lui maîtrisât mieux le langage universel lui était insupportable. Et ce d’autant plus, qu’il savait que Sîn pourrait dorénavant modifier ses créations plus ouvertement. Pour ne rien laisser paraître de ses intentions, il participa comme les autres à la création des forêts, car il fut décidé de tapisser ce monde de nombreuses forêts. Chacun se mit à l’œuvre, créant des dizaines d’espèces d’arbres selon son inspiration, sans qu’aucun d’entre eux ne puisse rivaliser en beauté avec le Ningizida. Darna se para donc de ce nouvel habit, qui révéla encore plus sa beauté sauvage, saine et pure. Et au moment même où ils terminèrent d’ordonner les forêts, Sîn prit la petite brise d’Apsu, la transforma en quatre vents qui, partant du Ningizida, soufflèrent sur le vaste monde. Darna fut alors traversée par un léger frémissement qui engendra un doux murmure, l’écho de Darna.

    Ainsi, ce monde était prêt à accueillir ses hôtes. Mais ils ne vinrent pas. Ils attendirent pendant un long moment. Mais les hommes n’arrivaient toujours pas. Ils s’occupèrent alors à parfaire ce monde et à embellir Dilmun. Puis ils se reposèrent. Une nuit, l’écho de Darna disparut mystérieusement. Quelque chose d’important venait de se produire. L’harmonie régnante n’était plus et tous ressentirent le déséquilibre dans le langage et l’ombre qui le traversa. Cela avait un rapport avec l’Arbre. Les Annunakis et leurs Roubaia se rendirent rapidement auprès du Ningizida. Jabal, dans sa hâte, renversa la montagne où il s’était endormi, et le bruit de cette chute fit trembler le monde. La montagne se brisa en une multitude de blocs qui se déversèrent dans les plaines et les vallées environnantes. Lorsqu’il eut rejoint ses compagnons, tous étaient là. Sa consternation fut grande lorsqu’il aperçut au pied de l’Arbre l’une des sept pommes de pin en or. Il comprit alors que l’un d’entre eux avait porté atteinte à l’Arbre. Mais de quelle manière ? Le Jawahir ne semblait avoir été arraché. Il était tombé naturellement sur le sol. Aglibôl, qui se reposait près du Ningizida au moment où il se détacha de l’Arbre, affirma qu’aucun Annunaki ou Roubaia ne s’en était approché. Un affreux sentiment de culpabilité l’envahit, honteux de n’avoir pas su prendre soin de l’œuvre de son Annunaki. Seul Yaribôl vint le consoler et lui dit que l’on trouverait une explication logique. Sîn était d’ailleurs de plus en plus intrigué par cette chute inexpliquée. Il sonda alors l’Arbre qui ne lui répondit pas. Cela ne voulait dire qu’une seule chose, chose à laquelle il ne pouvait se résoudre. L’Arbre était mort ! La première mort sur Darna. A cette annonce, une tristesse immense mêlée de pensées nostalgiques s’empara de toute la compagnie. Pourtant, il suffisait à Sîn de lui rendre la vie. Ce dernier ne voulut pas recréer un nouvel Arbre car la suspicion d’une malveillance était encore trop forte. Soudain, il comprit. Il plongea dans les entrailles de l’îlot, puis inspecta l’Entre-Monde de Darna. Sa surprise ne fut pas si grande de découvrir que toutes les racines avaient été sectionnées. Lorsqu’il revint à la surface, Ramak et Zergal avaient disparu sans qu’aucun des Annunakis ou des Roubaia ne s’en soient aperçus. Cette disparition confirmait les soupçons de Sîn à l’égard de Ramak, mais il ne s’attendait pas à ce que son Roubaia le suivît dans cette folie. L’étonnement était encore grand lorsque tout à coup, le vent du nord se leva et le ciel s’assombrit. De gros nuages noirs, aux formes terrifiantes, masquèrent l’astre brûlant et s’approchèrent de Dilmun. L’océan s’agita et des vagues, de plus en plus hautes, vinrent frapper l’île emportant à chaque reflux une partie de sa beauté. Lorsque cette ténèbre parvint à Dilmun, elle déversa sur l’île toute sa rage et sa violence. Le vent, la pluie, la grêle, tour à tour, la meurtrirent. Un gigantesque tremblement de terre la secoua renversant les montagnes, engloutissant les forêts et les cours d’eau qui se déversèrent dans les abîmes de ce monde. Sur ce chaos, une pluie de roches ignées s’abattit anéantissant les dernières merveilles de l’île. Soudain, une roche, beaucoup plus grosse et plus rapide que les autres, traversa cette pluie de feu et alla frapper l’Arbre qui se brisa en deux. Il fut alors la proie des flammes qui le consumèrent jusqu’à la dernière ramille. Ainsi disparut le Ningizida, éphémère symbole d’une harmonie brisée. Enfin la ténèbre se dissipa et la lumière de l’orbe brûlant révéla l’étendue de la dévastation et de la ruine. Dilmun n’était plus qu’un amas de terre explosée et de roches brûlantes d’où s’élevaient des volutes de fumées noirâtres. Les montagnes majestueuses, les joyeux cours d’eau, les plaines fleuries et les longues plages, tout avait disparu. Il ne restait plus la moindre verdure pour contraster avec ce paysage de désolation. Même les halos des îlots de la grande baie s’éteignirent.

    Durant toute cette tempête, les Annunakis et leurs Roubaia restèrent complètement abasourdis par ce déferlement de violence. Ils assistèrent, impuissants, à la destruction de leur île et de l’Arbre. Mais pour la première fois, ils sentirent grandir en eux un sentiment nouveau et fortement désagréable. Une envie irrépressible de se venger de Ramak et de Zergal les anima. Le côté fulminant et incontrôlé du langage universel les attira malicieusement. Nûr se mit dans une colère noire et souhaita poursuivre Ramak pour en découdre avec lui car la destruction de Dilmun ne pouvait rester impunie. Cette envie était également partagée par Jabal et Enlil qui s’abandonnèrent également à leur colère. Une nouvelle ténèbre se forma traversée par de puissants éclairs et des grondements sourds et réfrénés. Eanna calma rapidement ses amis en créant une douce pluie fleurie qui chassa cette noirceur. Elle proposa alors la tenue d’un conseil avant de prendre toute décision. Mukaribil fut le nom donné par les Sinéens à l’assemblée des Annunakis et de leur Roubaia. Tous acceptèrent la proposition d’Eanna. Ea souhaita tout de même qu’avant la tenue du conseil, Dilmun fût reconstruite afin de montrer à Ramak qu’ils ne cèderaient pas au côté sombre. Chacun se mit alors à l’œuvre. Dilmun fut reconstituée à l’identique et réapparut dans toute sa splendeur. Les îlots baignaient de nouveau dans leurs halos ; les vagues venaient de nouveau mourir et renaître paisiblement sur les longues plages de sable blanc ; les montagnes se dressaient de nouveau majestueuses et les cours d’eau animaient de nouveau les plaines et les forêts de leurs joyeux clapotis. La sérénité revint parmi les Annunakis et les Roubaia. Ils apprécièrent cette harmonie retrouvée. Mais fragile, car la malveillance n’était pas loin. Eanna réunit donc Mukaribil afin de convenir de l’attitude à adopter envers Ramak et Zergal. La reconstruction de l’île semblait avoir apaisé les cœurs car la colère céda le pas à l’indulgence envers les deux égarés. Nûr, Jabal et Enlil proposèrent même de tout pardonner à leurs compagnons. Il est vrai que Ramak avait toujours été attiré par le côté violent du langage, et on ne pouvait lui tenir une trop grande rigueur d’avoir cédé, à un moment, à son tempérament. Zergal, son fidèle serviteur, n’avait finalement fait que le suivre. Sîn se montra un peu plus sceptique que ses compagnons car la mort de son Arbre l’avait affecté plus qu’aucun autre. Toutefois, il se rangea rapidement à leur avis, trop heureux de saisir cette occasion de se réconcilier et de vivre dans la bonne entente. Il eut même l’idée d’envoyer un émissaire afin de délivrer la décision du conseil. Ea se proposa de manière spontanée et naturelle, comme si une telle tâche lui avait toujours été dévolue. Elle se mit alors à la recherche de Ramak. Elle parcourut Darna de long en large, l’appela par le biais de nombreux artifices dont elle avait le secret, sans aucun succès. L’Annunaki et son Roubaia demeuraient introuvables.

    Après avoir détruit Dilmun, Ramak et Zergal se cachèrent dans les entrailles de Darna, entrailles qu’ils connaissaient mieux que quiconque pour les avoir eux-mêmes façonnées. Ils se mirent ensuite à la construction d’une forteresse souterraine qu’ils voulaient imprenable. Car ils ne souhaitaient pas s’arrêter en si bon chemin, après avoir testé le côté fulminant du langage. Cette forteresse était une sorte de labyrinthe très compliqué, pourvue de nombreux pièges qui pouvaient s’avérer très dangereux pour les Roubaia, car ces derniers étaient beaucoup plus vulnérables que les Annunakis. Nombre de ces pièges étaient constitués à partir d’un feu particulièrement vorace, né d’une flamme qui consuma le Ningizida. Il déroba cette flamme à l’insu de ses compagnons. Puis, il la transforma en un feu qu’il voulait éternel et dévastateur. Le feu d’Ereshkigal comme l’ont appelé les Sinéens ou Feu Sombre pour les hommes, brûlait au cœur de la forteresse. Dans ce labyrinthe, nul ne pouvait les suivre sans prendre le risque de se perdre ou de tomber dans l’une des nombreuses embûches. La forteresse comportait des centaines de cavités, certaines sans issues, d’autres abritant des menaces les unes plus sournoises que les autres. En outre, content de son œuvre, Ramak multiplia les forteresses dans toutes les entrailles de Darna. Chacune d’entre elles était différente. Certaines avaient même des ouvertures extérieures qui se fondaient dans le paysage. Pour les deux renégats, il s’agissait avant tout de se mettre à l’abri des attaques de leurs compagnons, dans l’éventualité d’un affrontement.

Les deux compères étaient encore à l’œuvre lorsqu’ils entendirent Ea les appeler. Ils décidèrent de la suivre discrètement afin de voir si elle était seule. Après avoir parcouru une grande partie de Darna, ils constatèrent que la douce Ea n’était pas accompagnée, ni de près, ni de loin. Ramak choisit alors de se manifester. Il fit jaillir des entrailles une montagne de feu qui surprit la messagère. Cette dernière se ressaisit rapidement et fit face au fougueux. Ramak était intrigué par l’attitude de la belle Ea qui ne montra aucune colère à son égard. Elle lui fit le récit de la reconstruction de Dilmun, de la tenue de Mukaribil et de sa décision. Ramak ne s’attendait vraiment pas à ce que ses compagnons lui pardonnassent ses actes aussi vite. Dans un premier temps, il se méfia. Mais en son for intérieur, il savait que ses compagnons lui avaient pardonné car la belle Annunaki était incapable de vice. Une fois de plus, il ne put résister au côté sombre du langage. Une rage soudaine s’empara de lui car il ne supportait plus la tempérance de ses compagnons. Il haïssait particulièrement la manière dont ils construisaient ce monde. Tout était bien agencé. Tout était bien ordonné. A son grand regret. Il laissa alors déborder sa colère et devint incontrôlé. Il agressa Ea autour de laquelle il créa une tourmente de feu. Puis, il tenta de l’attirer dans l’une de ses forteresses afin de la soumettre aux tortures de son labyrinthe. Mais Ea sentit que Ramak l’attirait dans le monde souterrain pour la capturer. Elle créa alors un puissant tourbillon qui lui permit de sortir de cette tourmente et s’enfuit aussi rapidement qu’elle le pût. Elle poursuivit sa course folle et, voyant qu’elle n’était pas suivie, ralentit doucement. Une grande tristesse s’empara alors d’elle, car elle sut que l’affrontement était inévitable. A la pensée de cette violence future, elle se mit à pleurer. Sept larmes tombèrent sur la terre ferme avec un fracas épouvantable et une huitième dans l’océan. Une onde amère traversa alors les eaux qui se chargèrent d’une apaisante nostalgie, que tous les Annunakis et tous les Roubaia ressentirent intensément. - Les Sinéens et les Kindéris racontent, que les sept larmes correspondent aux sept cataractes connues du Mitan. Je le pense également.- Après cet épisode, Ea ne rejoignit pas directement ses compagnons. Elle alla trouver refuge près du lac au bord de la grande montagne de Jabal. Là, elle s’endormit paisiblement sous la discrète protection de Sîn qui la surveillait depuis le moment où elle se mit à pleurer. Il veilla sur elle jusqu’à son réveil. Puis ils rejoignirent ensemble Dilmun.

    Toute conciliation avec Ramak fut désormais impossible car il n’hésita pas à violenter Ea, l’une d’entre eux. Jusqu’à présent, c’était une chose inconcevable pour un Annunaki ou un Roubaia que de souhaiter la destruction de l’autre. Un sentiment nouveau, ambigu et effrayant se propagea, car la destruction, la disparition ou tout simplement, la fin d’un être n’avaient jamais été envisagées. L’éternité pouvait-elle être balayée par la haine ? L’angoisse de ne plus être gagna toute la compagnie, désemparée par cette nouvelle conscience d’elle-même. Ils décidèrent d’interroger Il qui ne leur répondit pas. Ils Le sollicitèrent longuement. En vain. Ils comprirent alors qu’ils devaient assumer seuls cette épreuve nouvelle, et qu’Il était en train de tester chacun d’entre eux. Les Annunakis et les Roubaia allaient-ils basculer dans le côté sombre et violent du langage universel ? Ils s’y refusèrent car là n’était pas leur nature. Mais il fallait combattre Ramak et l’empêcher de détruire ce monde afin de permettre aux hommes d’y vivre paisiblement. Il fut alors décidé de réunir à nouveau Mukaribil afin de prendre les graves décisions envers les deux révoltés. A l’unanimité, il fut décidé de livrer une guerre sans merci contre Ramak. Sîn, en tant qu’Annunakior, fut naturellement désigné comme chef de guerre, même si ce titre ne lui plaisait pas du tout. Ainsi débuta la Première Guerre en Darna.

Sîn ordonna à ses compagnons de ne jamais parcourir Darna seul et de ne jamais se risquer dans les entrailles de la terre, car nul ne pouvait savoir quelle malveillance Ramak leur avait préparé. Le grand orchestrateur ordonna également qu’aucune action ne soit menée tant que les deux révoltés ne se soient pas manifestés. Ils n’eurent d’ailleurs pas longtemps à attendre car Ramak créa une nouvelle ténèbre. Il souleva les océans afin d’engloutir la majeure partie des terres et concentra une nouvelle fois ses attaques contre Dilmun. Des vagues géantes dévastèrent et inondèrent un grand nombre de contrées. Mais Dilmun était cette fois-ci protégée par une force si puissante que le renégat ne parvint même pas à égratigner la moindre parcelle de l’île. Sîn et les Annunakis avaient, en effet, recréé le Ningizida dont la force irradiait l’île et l’océan environnant. Mais, chose curieuse, Sîn ne parvint pas à recréer l’écho de Darna, qui disparut donc mystérieusement avec le Premier Arbre. Et on ne sut que longtemps après, que toute terre souillée par la mort, perdait l’écho de la création car le langage était altéré. La perte de l’écho fut durement ressentie car il apportait un bien-être et chassait les angoisses. C’était une douce présence, à peine perceptible, mais indispensable dans le bouillonnement de ce nouveau monde. Sa perte décupla la colère des Annunakis ».


Felden fit une pause dans son récit. Les prunelles de ses yeux reprirent leur couleur noisette car le mage ne fixait plus la lune. Il se tourna vers Imrou et s’exprima de nouveau. Le ton de sa voix changea. Ce n’était plus une récitation mais des paroles spontanées :

- Ceci n’est qu’un petit résumé de l’histoire de la création et il serait trop long de faire le récit complet des Guerres de l’Arbre. Mais sachez que Darna porte encore les stigmates de ces guerres. Durant le grand et splendide bouillonnement des âges de l’aube, elle fut presque complètement détruite. Aussi, Il interdit aux Annunakis de s’affronter directement. Zergal devint alors le bras armé de Ramak et son pouvoir dépassa de loin ceux des autres Roubaia. Ramak créa également des monstres répugnants et nombres d’autres serviteurs comme les algols ou les djinns. Par leur biais, il réussit de nouveau à atteindre le Ningizida. Sîn décida alors de créer des êtres uniquement chargés de protéger l’Arbre de Dilmun. Vous le devinez, il s’agit des Sinéens.

Les premiers d’entre eux, les Ataurs, sont nés directement de l’Arbre. Aujourd’hui, il n’en reste qu’un seul représentant, Narâm-Sîn, le père de Rîm-Sîn et de Baladan. Sîn doua les Ataurs du souffle et de la parole. On raconte qu’à leur naissance, alors que l’Arbre se mourrait, les premiers de Sîn ouvrirent la bouche. Des sons plaintifs, de rauques grondements inarticulés se heurtaient dans leurs gorges. Quand soudain, une voix commune jaillit, s’éleva, s’éleva et retentit dans tout Darna. Le premier chant des Sinéens, la première poésie monta vers les étoiles et l’Arbre reprit vie. Cette poésie porte le nom de Njomalil, qui est également le nom du langage des Sinéens, comme vous le savez. On raconte également que Ramak et Zergal ont dû se réfugier au plus profond des entrailles de la terre, tant leur était insupportable le Njomalil. Depuis, l’Arbre est protégé par un Poème Suprême, un poème capable de générer la vie et dont le gardien est le Ningizida. Il porte le même nom que l’Arbre car le Porteur du Poème n’est autre qu’un de ses rameaux.

Mais Ramak maîtrisait si bien le côté fulminant du langage universel, qu’il composa, en secret, un autre poème, un Poème de la Perdition pour atteindre l’Arbre : le Dénébolar. Ce Poème éteint toute poésie dans le cœur des êtres, et par là-même, toute vie. Ramak réussit à pervertir le cœur de l’un des Ataurs, Usi-Watar ; ce dernier récita le Poème Maudit et le Ningizida dépérit. Fort heureusement, Ruda, le Porteur du Poème de Lumière, intervint à temps et récita le Njomalil. Ces deux Poèmes sont depuis deux branches du même Arbre, l’une poussant vers le ciel, l’autre vers les profondeurs de la terre.

Puis, les Annunakis et leurs Roubaia furent rappelés et seuls les Sinéens et Zergal furent autorisés à rester sur Darna. Il s’ensuivit la Gébari Naw, l’éblouissante pluie d’étoiles qui peupla Darna de ses habitants. La nuit de leur arrivée, une voûte de diamants apparut dans le ciel où des myriades d’étoiles nouvelles, liées au destin des hommes, scintillaient nerveusement de la jeunesse de cette vie. Mais les guerres de l’Arbre ne cessèrent pas pour autant et les hommes, nouveaux venus, y participèrent d’un côté comme de l’autre.